Qui est Malcolm X ?

Le 21 février 1965 tombait en martyr Malik El Shabbaz, criblé de balles par trois hommes armés, alors qu’il s’apprêtait à prononcer un discours dans la salle des fêtes d’ Audubon, à New-York.

Le véritable nom de la victime était Malcolm Little. Il était cependant plus connu sous le pseudonyme de Malcolm X, l’une des figures les plus emblématiques du mouvement noir américain et considéré comme l’un des précurseurs du Panafricanisme, dont les idées ont également inspiré le « Black Panther Party », fondé en 1966.

Malcolm X a été et constitue pour beaucoup de personnes victimes du racisme et du colonialisme dans le monde, une référence politique et identitaire.

Né en 1925 à Omaha, dans le Nebraska, Malcolm Little est le fils d’un prêcheur noir américain, Earl Little, adepte du panafricanisme de Marcus Garvey, et très engagé dans le mouvement de libération des Noirs. Sa mère, Louise Norton Little, est une femme originaire de l’île de Grenade, dans les Caraïbes.

Malcolm Little perd dans son enfance son père, assassiné dans des conditions épouvantables par des membres d’une organisation suprématiste blanche proche du Ku Klux Klan, le tristement célèbre mouvement raciste et esclavagiste américain.

Sa mère, extrêmement marquée par la mort brutale de son mari, est alors internée dans un hôpital psychiatrique dans lequel elle restera enfermée pendant 26 ans, jusqu’à sa mort. Malcolm et ses sept frères et sœurs sont alors séparés et placés dans différents foyers d’accueil et orphelinats.

En dépit d’une scolarité brillante, l’intérêt de Malcolm Little pour les études se fracasse sur la triste réalité de la ségrégation, notamment quand l’un de ses professeurs préférés lui explique que ses ambitions de devenir avocat sont « irréalistes pour un nègre ».

Il abandonne ainsi ses rêves d’université qu’il troque pour une autre école, celle de la rue.

Il déménage alors dans de nombreuses villes du nord-est du pays (Detroit, Boston…), vivant de petits boulots et de menus larcins, avant de poser ses bagages à Harlem, quartier de New-York, où il est très vite mêlé à de nombreux trafics (drogue, prostitution, paris clandestins…).

En 1946, il finit par être arrêté et condamné à 10 ans de prison pour cambriolage, il n’en purgera finalement que 6.

Son expérience carcérale constituera l’un des tournants de sa vie.

Pendant son incarcération, il passe l’essentiel de son temps à lire des œuvres littéraires, philosophiques ou historiques, et améliore sa formation, sa culture et son éducation.

C’est aussi en prison que Malcolm entend parler pour la première fois des « Black Muslims » et de leur leader Elijah Muhammad, à la tête de la « Nation of Islam ». Cette organisation religieuse a une conception particulière de l’Islam et prône un séparatisme radical d’avec ceux qu’elle nomme « les démons blancs », pour créer un Etat noir indépendant en territoire américain.

À sa sortie de prison en 1952, alors qu’il s’est converti à la religion musulmane, il rencontre Elijah Muhammad, et troque son ancien nom « Little », qu’il considère comme un nom d’esclave, pour celui de « X », qui correspond au nom africain perdu des noirs d’Amérique.

Malcolm X devient alors « ministre »  de la «Nation of Islam » dont il sera très vite le porte-parole le plus célèbre.

Son charisme, son sens de la provocation et de la rhétorique attirent de plus en plus de monde, et entraîne l’augmentation spectaculaire du nombre d’adhérents du mouvement, qui passe de 500 à 30 000 membres en moins de dix ans.

L’audience et la controverse qu’il déclenche en font une star médiatique et en font le principal leader de la communauté noire américaine, avec Martin Luther King, son grand ennemi politique qu’il qualifie d’ « Oncle Tom ».

En effet, Malcolm X n’est pas l’homme des compromis et ses discours fustigent aussi bien les Blancs que les Noirs intégrationnistes qui luttent pour le Mouvement des Droits Civiques, sous l’égide du docteur King.

Sa célébrité est telle qu’elle éclipse celle de son mentor Elijah Muhammad, mais suscite aussi le vif intérêt ainsi que l’inquiétude du gouvernement américain et du FBI, en cette période d’intenses tensions raciales que traverse le pays.

Ses déclarations provocantes à la suite de l’assassinat de Kennedy en 1963 (« la violence de l’homme blanc a fini par se retourner contre lui », « on récolte ce que l’on sème ») lui valent de nombreuses critiques et une suspension temporaire de son poste de porte-parole de la « Nation de l’Islam ».

En 1964, après son pèlerinage à la Mecque et son adhésion à un Islam plus orthodoxe, Malcolm X rompt avec la « Nation of Islam » pour un militantisme plus actif politiquement et moins ségrégationniste.

Ce voyage spirituel en terre d’Islam tempère son radicalisme et lui donne une vision plus ouverte car il y rencontre des gens d’origine diverses, y compris des blancs, tous unis autour de la même religion.

À la fin de son pèlerinage, sous le nom de Malik El Shabbaz, il entreprend plusieurs voyages en Afrique qui le mèneront au Nigeria, au Ghana, au Liberia, au Sénégal, au Maroc et en Algérie. Il y rencontre de nombreuses personnalités des pays décolonisés et prononce plusieurs discours.

Il replace alors le combat des Noirs aux États-Unis qu’il inscrit dans un cadre plus vaste de la lutte de libération des peuples de l’Afrique et du tiers-monde, opprimés par l’Impérialisme et la colonisation.

Il affine ses prises de position et précise sa pensée au cœur de laquelle il place l’Afrique, véritable fierté et ciment identitaire. Pour Malcolm X, les Afro-américains doivent demeurer aux États-Unis et lutter pour leurs droits constitutionnels tout en regardant vers l’Afrique philosophiquement, spirituellement et culturellement afin de développer le concept du panafricanisme.

Malcolm X fonde alors son propre parti politique, l’OUAA (Organisation de l’unité afro-américaine), organisation politique non religieuse ouverte prioritairement à des alliances avec tous les partis afro-américains, visant la constitution d’un pouvoir politique noir autonome et interclasse aux USA, et le dépassement du mouvement des droits civiques.

Parallèlement, il crée aussi la « Muslim Mosque inc. », une organisation religieuse musulmane ayant notamment fédéré d’anciens membres de la « Nation of Islam ».

Il est toutefois troublant de voir que c’est au moment où sa pensée politique devenait plus concrète et plus ouverte sur le monde qu’il fut assassiné.

Il semble que le système de domination impérialiste, certainement derrière son assassinat, redoutait plus son discours fédérateur et universaliste que ses imprécations radicales et sectaires.

Aujourd’hui, son combat est plus que jamais d’actualité en Europe comme aux États-Unis, où les problèmes raciaux qu’il a vécus sont toujours présents dans nos sociétés.

Icône de la libération des Noirs, Malcolm X a eu plusieurs noms, plusieurs vies, et ses prises de parole enflammées en faveurs de la justice continuent de résonner à travers le temps, même si le système impérialo-sioniste s’acharne à étouffer sa voix et effacer sa mémoire.

 

La pensée de Malcolm X vue par Hardt Michael (Professeur de littérature comparée à la Duke University) :

« On peut résumer toute la pensée de Malcolm X en disant que c’est une théorie de la fraternité. Et sur le terrain politique la fraternité est une manifestation du pouvoir de la communauté.

Cette perspective politique déplace la série d’oppositions qui souvent encadrent la pensée des conflits raciaux. Il n’est pas suffisant de concevoir le problème et la solution du racisme en termes de haine et d’amour. Malcolm explique que le racisme comporte la haine – non seulement la haine des Blancs pour les Noirs mais aussi la haine des Noirs pour eux-mêmes, véhiculée par la culture blanche. Pourtant le racisme n’est pas seulement un phénomène psychologique ou affectif, c’est aussi un dispositif social et économique : les États-Unis se sont construits grâce au travail des Noirs comme la France s’est construite grâce au travail des immigrés. Le racisme prend la forme d’un colonialisme intériorisé ; il y a un tiers-monde au sein du pouvoir occidental qui est en droit de revendiquer une indépendance économique, une libération nationale comme dirait Malcolm. C’est ainsi que parler d’amour dans une situation de haine institutionnalisée et d’exploitation, c’est faire de l’amour une abstraction, c’est vider l’amour de son contenu réel.

On assiste également chez Malcolm à un déplacement de l’opposition violence/non-violence pour penser le racisme. Il est certain que le racisme comporte une violence extrême, mais cela n’implique pas que l’on puisse simplement poser la non-violence comme solution. La non-violence en tant que stratégie politique est seulement une confirmation que nous sommes des victimes, que nous sommes dans une position de faiblesse. Malcolm, par contre, essaie de penser le contre-pouvoir et invoque le principe de la réciprocité : j’aime tous ceux qui m’aiment mais dans une situation réelle où l’on est menacé par la violence, il faut répondre d’une façon appropriée. En fait, le problème ne se pose pas en termes d’amour ou de haine, de violence ou de non-violence, mais en ternes de pouvoir. C’est seulement quand Malcolm emploie le « nous » – au nom de la communauté noire – qui revendique un pouvoir de gré ou de force dans une pratique politique, qu’il touche du doigt une véritable fraternité. La communauté constitue pour Malcolm un sujet fort, plein de souffrance, de rage, de désir et d’amour. C’est là qu’on trouve le lyrisme de son discours. Et c’est là aussi qu’on commence à comprendre le pouvoir des conflits raciaux et ethniques en Europe occidentale aujourd’hui, dans leurs pratiques communautaires. La constitution du pouvoir de la communauté, la politique de la fraternité sont la menace de Malcolm, menace qui a donné bien des sueurs froides au monde blanc. Plus qu’un problème américain, un problème mondial »

 Quelques citations de Malcolm X :

  • « Si vous ne faites pas attention, les médias vous feront détester les opprimés et aimer les oppresseurs »
  • « Si vous n’êtes pas prêt à mourir pour elle, sortez le mot ‘liberté’ de votre vocabulaire »
  • « Paix et liberté ne peuvent être séparées, car personne ne peut être en paix tant qu’il n’est pas libre »
  • « Si vous ne vous levez pas pour quelque chose, vous tomberez pour n’importe quoi »
  • « On ne peut gagner sa liberté qu’en montrant à l’ennemi que l’on est prêt à tout pour l’obtenir »
  • « Je crois en une religion qui croit en la liberté »
  • « Le pouvoir aux côtés de la défense de la liberté est plus grand que celui aux côtés de la tyrannie et de l’oppression »