L’Arabie saoudite wahhabite répand le sectarisme et la « chiitophobie »

Par Catherine Shakdam, Chercheur au Centre de planification et d’études al-Bayan

 

Au début du mois d’octobre, à la suite de pressions et de renseignements fournis par l’Arabie saoudite, la France a ordonné une intervention de police contre le Centre Zahra France à Dunkerque.

Cette organisation chiite a fait de sa lutte contre le wahhabo-sionisme son credo depuis longtemps, et rejette toute forme de discrimination, d’intégrisme religieux, ou d’endoctrinement, en tant que principe fondateur de sa Foi.

Construit autour du concept de résistance contre l’oppression- quelle que soit la forme, l’étiquette ou le qualificatif, l’Islam chiite a été systématiquement diabolisé par l’Arabie saoudite et par ceux qui suivent ses écoles de pensées qui érigent le sang versé en axiome religieux.

L’État français a basé son opération d’agression sur des allégations selon lesquelles le Centre Zahra  France ferait la promotion active de l’islam radical, tombant ainsi sous le coup du mandat français relatif à la lutte contre le terrorisme.

Si un tel raisonnement peut tenir sur le papier – si nous admettons le fait que la France souhaite contenir le radicalisme en dénonçant la source de son idéologie, la logique de la France fond devant les exigences d’un esprit rationnel.

En choisissant le Centre Zahra comme cible légitime des efforts de la France en matière de lutte contre le terrorisme, les autorités françaises en déduisent que l’Islam Chiite est la source de l’idéologie sous-jacente de la terreur… Or nous savons que cela est faux.

En fait, aucune confession religieuse à travers l’histoire n’a autant souffert des mains des radicaux islamiques que l’Islam Chiite.

Pendant plus de 14 siècles, les radicaux ont déclaré la «saison de chasse ouverte» contre les musulmans chiites – détruisant leurs lieux de culte, diffamant leurs érudits, se moquant de leurs convictions, taxant leur école religieuse d’hérésie, criminalisant leur culte, et préconisant des « nettoyages religieux » contre leurs communautés.

Les exemples ont été nombreux et bien documentés. À tel point que le 11 octobre prochain, l’Organisation Al Baqee contestera les violations des droits des minorités religieuses par l’Arabie saoudite au Conseil des droits de l’homme des Nations-unies.

Mais pour rendre à César son dû, je veux bien reconnaitre volontiers que seuls les monarques absolus des Al -Saoud se sont montrés aussi résolus à faire disparaître l’Islam Chiite de la surface de la terre.

En septembre dernier, j’ai écrit un article pour « The New Eastern Outlook » décrivant les nouveaux efforts du royaume pour interdire l’Islam Chiite avant le pèlerinage d’Arbaeen en Irak. Commémorant le 40ème jour du martyr de l’Imam Hussain (bsl) – petit-fils du Prophète Mohamed (bsl), Arbaeen dépasse de loin le pèlerinage du Hajj (de plus de 17 millions pour être précis), un affront que les Al-Saoud ont tenu à rectifier, eux qui se considèrent comme les propriétaires de l’Islam plutôt que comme de simples pratiquants.

Là où la plupart des gens reculaient d’effroi devant les horreurs prônées par le wahhabisme, les communautés ont trouvé un réconfort dans l’Islam Chiite – sans danger, avec la garantie que toutes les confessions se voient offrir une protection et une liberté de pratique.

J’écris dans mon analyse: «De l’aveu même de Human Wrights Watch, de tels types de comportement [sectarisme] ont conforté les radicaux dans leur poursuite sectaire. «L’État islamique et Al-Qaïda s’en sont servis pour justifier leur violence contre les chiites saoudiens: depuis la mi-2015, l’État islamique a lancé des attaques contre six mosquées chiites et des édifices religieux dans la province de l’est et à Najran, une ville du sud-ouest du pays où réside une grande population chiite, tuant plus de 40 personnes », a déclaré le groupe de défense des droits. »

L’Arabie saoudite wahhabite considère l’Islam Chiite comme son principal adversaire dans sa quête d’hégémonie sur le monde musulman. Seule dans cette course illusoire, l’Arabie saoudite est tel un chiot qui poursuit sa propre queue. L’Islam chiite ne respecte pas les règles du wahhabisme, il se range plutôt du côté du droit des individus de choisir ce en quoi, et à qui, ils croient.

Des groupes comme Al-Qaïda, Daesh, Boko Haram, Al-Nosra et d’autres groupes terroristes ont fait couler beaucoup d’encres à réclamer l’assassinat de tous les « infidèles chiites » afin que personne ne conteste la vision du monde dogmatique du wahhabisme.

Combien de pays du Moyen-Orient avons-nous vu brûler sous de tels cris? Avons-nous oublié les millions de vies innocentes perdues en Syrie, en Iraq, en Afghanistan, au Yémen, à Bahreïn et au Nigéria?

Selon les autorités parisiennes, les activités du Centre Zahra seraient « suivies notamment en raison du ferme soutien apporté aux dirigeants de plusieurs organisations terroristes et aux mouvements qui défendent des idées contraires aux valeurs de la république ».

Maintenant… et ceci est important, les lignes qui vont suivre sont graves et lourdes de sous-entendus.

La France sous prétexte de défendre sa république donne lentement le ton à l’anti-chiisme, ajoutant ainsi une flèche de plus à son arc anti-iranien. Je pense que nous avons vu un tel scénario se reproduire trop souvent, aussi naïves que paraissent ces véritables motivations politiques.

La France ne s’inquiète pas pour le Centre Zahra… si elle voulait effectivement lutter contre la terreur, elle couperait certainement les liens avec ceux qui érigent le meurtre en tant que politique publique, à savoir l’Arabie saoudite et d’autres régimes génocidaires vengeurs de la région.

La France souhaite introduire l’idée que l’Islam chiite et l’Iran ne font qu’un pour pouvoir concentrer sa colère sur tous les musulmans chiites et nourrir la psychose de l’Arabie saoudite contre la République islamique.

Bien que l’Iran ait défendu tous les peuples sur la base de principes tels que la liberté, les droits de l’homme, la souveraineté et l’autodétermination politique, il ne parle pas pour l’ensemble de la communauté chiite… ni ne prétend le faire.

Porte-drapeau de l’Islam Chiite, certainement, mais l’Iran ne prétend pas au titre de gardien de l’Islam chiite, et n’ambitionne pas non plus d’imprimer son nom ou son système de gouvernance sur le monde musulman – contrairement à l’Arabie saoudite.

La même Arabie saoudite que de nombreux responsables parmi ses fonctionnaires ont mis en garde contre la nature de sa politique et de son credo religieux.

Je me réfère encore une fois aux commentaires du sous-secrétaire d’État au Trésor américain, Stuart Levey, lorsqu’il avait averti en 2009: «Nous devons nous concentrer sur la réforme de l’éducation dans des endroits clés pour que l’intolérance n’ait pas sa place dans les programmes et les manuels. À moins d’enseigner à la prochaine génération d’enfants de rejeter l’extrémisme violent, nous serons toujours confrontés au défi de perturber le prochain groupe de sympathisants terroristes. Et l’Arabie saoudite est l’un de ces endroits clés ».

Si quelque chose met en danger les valeurs républicaines de la France, c’est bien son amitié avec l’Arabie saoudite, une nation tellement résolue à dissoudre toute opposition à son règne qu’elle a eu recours au cannibalisme.

Après l’arrestation et la torture présumée de plus de 30 membres de son élite dirigeante en novembre 2017 et l’enlèvement, en octobre dernier, de Jamal Khashoggi, éminent journaliste du « Washington Post » et ancien responsable du renseignement saoudien, je dirais qu’effectivement, le royaume est un ami dangereux…

L’Islam chiite, en revanche, s’est déjà révélé un partenaire précieux pour défaire et s’opposer à la terreur.