« Les musulmans de France sont émiettés et atomisés ! »

Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).
Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

« Les musulmans de France sont émiettés et atomisés ! »

Par Yacine Farah

Dans son dernier livre, Les Pompiers pyromanes, Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), dénonce l’islamophobie et ceux qui continuent de subir des discriminations dans de multiples domaines, notamment l’emploi. Il plaide pour que les intellectuels musulmans prennent la parole et défendent leurs droits et leurs intérêts.

‣ Dans le livre « Les Pompiers pyromanes », vous répondez à une forme de campagne ourdie contre vous, alors que les thèmes que vous abordez sont d’actualité ?

C’est peut-être parce que les thèmes que j’aborde sont d’actualité qu’une campagne est lancée contre moi. C’est d’ailleurs un paradoxe, car certains de ceux qui affirment avec force « je suis Charlie » ou se proclament défenseurs patentés de la liberté d’expression tentent par tous les moyens de me faire taire.

Au-delà de ma personne, il y a même des tentatives de faire disparaître l’IRIS comme centre de recherche, punissant ainsi collectivement une trentaine de collaborateurs pour les idées de son directeur. Je suis, bien sûr, tout à fait prêt à supporter la critique ou le débat public, que mes contradicteurs fuient au contraire. Les campagnes de rumeurs et de calomnies, parfois anonymes, sont par contre l’antithèse du débat républicain.

‣ La France semble le pays où l’islamophobie a beaucoup évolué ces dernières années. Pourquoi, selon vous ?

Je ne dirais pas qu’il y a un développement de l’islamophobie en France, ces dernières années. La situation, en termes de discriminations ou d’attaques racistes contre les Arabes et les musulmans, était bien pire il y a une génération. Il ne faut pas oublier que dans les années 1980, une trentaine d’Arabes étaient assassinés chaque année pour des motifs purement racistes souvent impunis.

Nous n’en sommes heureusement plus là. Ceci étant, il est vrai que les Arabes et les musulmans subissent plus de discriminations que d’autres catégories de Français, que certains médias multiplient des Unes stigmatisantes sur les musulmans et que certains responsables politiques multiplient les déclarations en ce sens.

‣ Pourquoi l’élite musulmane en France n’arrive-t-elle pas à émerger et à faire valoir son point de vue ? En est-elle responsable, ou est-ce les médias ?

Il n’y a pas effectivement une communauté musulmane représentée et organisée, elle est plutôt émiettée et atomisée. En même temps, si je compare à la situation antérieure, de grands progrès ont été faits.

J’étais au lycée Saint-Exupéry de Mantes-la-Jolie, à côté du Val Fourré : il n’y avait pratiquement aucun Arabe ou musulman qui allait au lycée classique.

A l’époque, ces jeunes-là étaient destinés à des métiers manuels, par ailleurs déconsidérés. Aujourd’hui, vous avez de nombreux ingénieurs, médecins, docteurs, avocats, enseignants, responsables de PME qui sont Arabes ou musulmans. Il y a encore un plafond de verre pour les classes supérieures : pas de dirigeants du CAC 40, de préfets, de généraux. Mais aujourd’hui, les Arabes et les musulmans demandent à occuper leur place en tant que Français, ce qui crée des crispations chez certains.

‣ Vous évoquez la Libye, pensez-vous que l’intervention militaire française pour faire tomber el-Kadhafi était finalement une erreur ?

Juste après la mort d’el-Kadhafi, beaucoup déclaraient que c’était la fin de la realpolitik et que la diplomatie morale l’avait emporté. C’était, bien-sûr, aller vite en besogne. On voit aujourd’hui les effets catastrophiques de l’intervention en Libye : le Mali a failli être déstabilisé, la Tunisie en souffre et le blocage au Conseil de sécurité pour la Syrie s’explique en grande partie par le sentiment de trahison des Russes pour avoir modifié la mission accordée en cours de route.

Lavrov l’a dit : « Vous nous avez dupés sur la Libye, vous ne nous duperez pas sur la Syrie. » Il a employé des termes plus crus ! Heureusement que le ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé, a obtenu, avec la résolution 1973, un vote au Conseil de sécurité. La France n’aurait pas pu continuer pendant sept mois des bombardements sans mandat du Conseil de sécurité. C’eut été une terrible humiliation, l’équivalent d’une nouvelle expédition de Suez 1956.

Le problème de cette intervention, c’est qu’on n’a pas pensé aux jours d’après. Une fois qu’on a obtenu la résolution, il avait fallu exercer la responsabilité de protéger, en empêchant el-Kadhafi de bombarder Benghazi, et non pas changer de mandat en cours de route pour aller jusqu’au changement de régime, pour partir immédiatement après en laissant le chaos s’installer.

Source : El Watan.com