Le Pakistan défie l’Empire

Suite à l’élection d’ Imran Khan au poste de Premier ministre lors des législatives du 25 juillet dernier et à la victoire de son parti, le « Mouvement du Pakistan pour la justice » (PTI), le Pakistan semble s’engager dans un virage politique qui n’envisage pas de suivre la stratégie hégémonique américaine.

Une ère d’incertitude semble désormais s’ouvrir entre Islamabad et Washington, compte tenu des déclarations récentes et plus anciennes de celui qui est désormais aux commandes du Pakistan.

Ce dernier insiste pour une refonte du partenariat entre les deux pays en refusant d’être inféodé aux États-Unis comme ses prédécesseurs, et appelle depuis plusieurs années à rompre l’alliance avec les USA pour sortir de la «guerre contre la terreur», qui aurait coûté au pays plus de 100 milliards de dollars et 70.000 vies depuis dix-sept ans.

Le succès de de l’ex-star du cricket et chantre du « Nouveau Pakistan », inquiète Washington et revêt des allures de nouvelle ère, au regard de l’histoire de ce pays situé au cœur d’enjeux politiques régionaux sensibles.

Une inquiétude logique puisque le vainqueur de ces législatives s’est prononcé contre l’intervention du Pakistan dans la guerre yéménite et envisage un renforcement des relations avec l’Iran et la Chine, tout en prônant une solution politique au problème afghan via une plus grande coopération avec son président, Ashraf Ghani.

Désormais premier ministre, Imran Khan souligne que le Pakistan sera un allié des États-Unis pour la paix mais pas pour la guerre et prévient, également qu’il est grand temps que Washington considère Islamabad comme un allié, si l’administration US cherche réellement à sortir de la crise en Afghanistan.

Le 26 juillet dernier, dans son discours de victoire, Imran Khan avait insisté pour une refonte du partenariat en affirmant :

«avec les États-Unis, nous voulons une relation basée sur un bénéfice mutuel. Les Américains pensent qu’ils n’ont qu’à nous donner de l’argent pour qu’on mène leur guerre.»

Des propos qui étaient beaucoup moins virulents que ceux qu’il avait tenu quelques jours plus tôt, lors d’un meeting de campagne où il exhortait la foule à ne plus être les «esclaves» des États-Unis et déclarait :

«Je ne veux pas d’une relation dans laquelle le Pakistan jouerait le rôle de mercenaire, payé pour faire leur guerre en échange d’une poignée de dollars.»

Ce n’était pas la première fois qu’ Imran Khan s’en prenait à Washington, et l’on se souvient qu’en 2012, il avait osé suggérer que l’armée abatte les drones américains qui frappaient des militants islamistes dans les régions tribales, à la frontière afghane, alors qu’un an plus tard, suite au bombardement des citoyens pakistanais par les États-Unis, il avait qualifié la politique de la Maison-Blanche de brutale.

En début d’année, exprimant de farouches critiques à l’égard des politiques « humiliantes » de Donald Trump contre son pays, il répondait à ce dernier qui menaçait de supprimer l’aide US au Pakistan accusé de ne pas combattre, suffisamment le terrorisme, d’un : « Tu n’es qu’un idiot qui pousse le Pakistan vers l’extrémisme».

« Les États-Unis ont, bêtement donné 33 milliards de dollars d’aide au Pakistan ces quinze dernières années, et ils ne nous ont rien donné en retour, si ce n’est des mensonges et de la duplicité, prenant nos dirigeants pour des idiots », avait écrit l’ex-homme d’affaires, Trump, dans son premier tweet de 2018.

Le président américain, en accusant les autorités pakistanaises d’ignorer ou même de collaborer avec des groupes islamistes radicaux, dont des talibans afghans, exprimait une opinion largement partagée par l’administration US, qui a depuis considérablement réduit son aide militaire accordée à Islamabad.

Une manière pour le pentagone de faire pression pour qu’Islamabad sévisse contre les groupes terroristes, qui lancent des attaques en Afghanistan à partir de zones de non-droit au Pakistan, le long de la frontière entre les deux pays.

« En raison de l’absence d’actions décisives du Pakistan en appui à la Stratégie pour l’Asie du Sud, 300 millions de dollars ont été reprogrammés en juin/juillet 2018 pour d’autres priorités urgentes », a ainsi déclaré le lieutenant-colonel Kone Faulkner dans un mail envoyé, récemment à l’AFP.

Auparavant, début août, l’aide militaire accordée au Pakistan avait été abaissée à 150 millions de dollars pour 2019 alors que le secrétaire d’État américain Mike Pompeo rejetait tout soutien du FMI pour aider le Pakistan à enrayer la baisse de ses réserves de change.

En début d’année, les Américains avaient déjà annoncé la suspension de centaines de millions de dollars d’assistance sécuritaire au Pakistan, et se disant prêts à geler jusqu’à 2 milliards de dollars d’aide.

Côté pakistanais, le ton n’est pas à l’apaisement et on rappelle, régulièrement que l’intervention américaine contre le régime taliban en 2001 a déstabilisé les zones tribales, ces territoires pakistanais frontaliers de l’Afghanistan dotés d’un statut spécial et majoritairement peuplés de Pachtounes.

La lutte contre l’insurrection islamiste au Pakistan a coûté la vie à plus de 62 000 personnes, selon les autorités qui parlent de 123 milliards de dollars dépensés au nom de la guerre contre le terrorisme.

Certains responsables à Islamabad ont, d’ailleurs laissé entendre qu’ils pourraient être amenés à fermer leurs frontières aux troupes américaines.

Au niveau de l’armée aussi, la lassitude à l’égard des Américains grandit, notamment en raison de leur rapprochement avec le rival indien, et la coopération militaire avec Pékin s’est considérablement renforcée ces dernières années, faisant de la Chine le premier fournisseur d’armement du Pakistan. Du point de vue économique, la mise en œuvre du corridor sino-pakistanais, d’une valeur de 62 milliards de dollars rend, par ailleurs Islamabad, nettement moins dépendant de Washington.

Une armée pakistanaise, pourtant longtemps alliée des Américains et instrument de leur stratégie de contrôle de la région de l’Afghanistan. On connaît le rôle des services secrets militaires pakistanais (Inter Services Intelligence) dans leur soutien du « djihad » anti-soviétique en Afghanistan durant les années 1980 et leurs liens plus qu’étroits avec Al Qaeda et un certain Oussama ben Laden dans les années 1990 et 2000.

Une armée sans qui rien ne se décide et qui aurait la mainmise sur le nouveau premier ministre, aux dire de ses opposants. Il est sûr qu’ Imran Khan ne pourra réajuster la politique étrangère et régionale du pays sans l’approbation de la grande muette et qu’il ne s’opposera pas, frontalement aux intérêts de celle-ci.

Mais nul doute qu’il dispose, également d’une certaine marge de manœuvre en raison de son immense popularité et, bien que la presse occidentale se plaît à le présenter comme un ex-sportif abruti, vulgaire play-boy de la jet set londonienne, nouveau Trump, ou opportuniste entre les mains des militaires, le personnage est loin d’être l’idiot que les médias de l’Empire américano-sioniste décrivent.

Capitaine de l’équipe nationale de cricket victorieuse de la Coupe du monde de1992, il est vénéré comme celui qui a battu l’ancien colon anglais dans un sport qui a valeur de seconde religion.

Diplômé d’Oxford, Imran Khan s’est lancé en politique des 1996, en s’engageant dans une croisade anti-corruption dont le couronnement a été la destitution en 2017 du Premier ministre Nawaz Sharif, et la condamnation à 10 ans de prison pour celui qui était son seul véritable rival dans son accession au pouvoir.

Khan assure avoir pris un virage spirituel après ses errances de jeunesse dans la jet-set occidentale et se revendique nationaliste absolu et musulman « born again ».

Désormais Premier ministre du Pakistan, il souhaite redresser ce dernier et en faire l’un des acteurs clés de la région. Porteur d’une réelle vision pour le pays, il rêve d’une social-démocratie adaptée au contexte islamique et d’une société dont les modèles seraient Médine et les pays scandinaves.

Imran Khan, désormais premier ministre du seul État musulman doté de l’arme nucléaire, à un moment de son histoire où les tensions avec l’Inde sont au plus fort et le défi terroriste plus dangereux que jamais, semble décidé à émanciper son pays de la tutelle américaine.

Vœu pieux ? Promesse creuse ou réelle volonté ? Seul l’avenir nous le dira.

Mais ce qui est sûr c’est que les États-Unis, malgré leurs multiples pressions économiques peuvent, difficilement se brouiller avec le Pakistan qui s’est déjà, considérablement rapproché de la Chine au cours de la dernière décennie et qui compte bien continuer ce rapprochement. Le territoire pakistanais demeure une voie d’accès capitale pour les forces occidentales qui sont encore déployées en Afghanistan, d’où la forte inquiétude qui s’est emparée de l’administration US après l’élection de Khan.

 

Le Parti Anti Sioniste espère que le nouvel homme fort du Pakistan sera fidèle à ses promesses et réussira à faire sortir son pays du giron américain.

Pour les avoir longtemps côtoyées, Imran Khan connaît, parfaitement le fonctionnement de pensée des élites occidentales et comprend très bien que pour les dirigeant US, le Pakistan ne sera jamais un allié mais seulement un vassal qui devra se contenter d’exécuter les décisions impériales.

Mais refuser de se soumettre à Washington aura un prix, Khan sera-t-il prêt à le payer ?

C’est tout le bien que nous lui souhaitons, car la liberté, la dignité et l’indépendance méritent tous les sacrifices.

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